Aletheia Press se projette régulièrement à l’étranger et observe notamment des phénomènes géopolitiques dans certaines régions du Moyen-Orient. Nous partageons avec nos lecteurs et nos clients notre récent carnet de route dans le sud irakien où nous nous sommes rendis à Najaf, Kerbala, Bassorah et Zubayr. La première abrite le tombeau de l’Imam Ali, successeur désigné du prophète de l’Islam pour les chiites ; la seconde est dotée du mausolée de ses deux fils, Hussein et Abbas. La troisième est la grande ville du sud irakien entourée de puîts de pétrole. Invités pour un colloque centré autour de la vie et l’œuvre d’un grand ayatollah récemment disparu, nous avons passé 7 jours dans ces 4 villes.
9 juin 2022. Najaf – Kerbala
Pour la célébration de la mémoire de Seyed Mohammad Saïd al Hakim et de la poursuite de ses travaux, plus de 300 personnes sont venues à Najaf participer à une conférence où les témoins de la vie du Seyed viennent défiler et témoigner.
« Son éminence, Seyed Mohammad Saïd al Hakim » est issue d’une très vieille famille de religieux irakiens qui a sa branche iranienne originelle, les Tabataba’i. Officieusement numéro 2 de la hiérarchie spirituelle, il fut un marjaa résistant à l’oppression de la dictature de Saddam Hussein, passant plus de 7 années en prison avec une partie de sa famille. « Quand il a été emprisonné, il a dit : “nous sommes sur le chemin de la victoire”. Il a fondé une école religieuse clandestine au sein même de la prison ! » nous raconte ses proches.
Seyed al Hakim perdra plusieurs membres de sa famille dans les prisons de Saddam Hussein. Dans le hall d’entrée de ses bureaux où il enseignait jusqu’à ses derniers jours, les photos de trois martyrs qui ont intercepté une bombe qui lui était destinée après la chute de Saddam Hussein en 2006. Ses commanditaires n’ont jamais été retrouvés. Son père Mohammad Ali al Hakim (mort à 103 ans) était lui-même mujtahid (l’équivalent de nos évêques) et son oncle Mohsen al Hakim fut le marjaa al alaa (le plus savant) pendant la période d’après guerre. Seyed Mohsen fut le maître de Seyed Al Kho’i qui lui succéda au fonctions de marjaa al alaa. Ce dernier forma aussi Mohammad Saïd al Hakim et Ali Al Sistani perpétuant ainsi une transmission des savoirs islamiques éprouvée depuis 1 400 ans.

Pour faire un mujtahid, il faut souvent 30 ans. Pour un marjaa, le demi-siècle d’études est une base minimale… Dans les appartements privés de Seyed Mohammad Saïd, une natte à terre avec un petit coussin font face à une petite table penchée où le marjaa écrivait. A coté de cette petite pièce-bibliothèque, une autre pièce de 6 à 7 m². Une autre natte plus longue forme la couche du marjaa. A même le sol. Jusqu’au bout de sa vie, il n’a pas voulu en changer. Sur un canapé-lit attenant, un tuyau d’oxygène. Derrière un rideau, la maison du marjaa. On ne va pas plus loin. Il laisse 6 fils dont la moitié vit à Najaf et l’autre moitié demeure au Liban et en Iran. Son aîné, Seyed Riadh, est un mujtahid reconnu et enseigne la philosophie à la Haouzeh de Qom.
Aux urgences un cirque magnifique
Je prends mes médicaments avant de m’allonger dans notre hôtel à Kerbala. L’amoxicilline doublée de l’anti-histaminique. Insuffisant ! L’allergie commence. Je double la dose d’anti-histaminique. Sans résultats : les boutons apparaissent, la tête me tourne, il faut repartir aux urgences. Celle du mausolée de Hussein cette fois-ci. Le service est bien plus étoffé. Il y a là des familles, quelques estropiés, des militaires, des gens du mausolée.
Après l’ambulance, et l’arrivée en fauteuil roulant, je traverse un grand hall bondé et suis vu immédiatement par un médecin (ou un infirmier). On discute de mon état : « allergy, ok, ok ». Et un conciliabule commence. Rapidement, je signale une étourdissement qui vire à l’évanouissement. Je flanche. On me transporte dans une salle de soins aussi fréquentée que le hall d’accueil. On me pique à la cortisone et à un autre antibiotique. L’infirmier cherche une veine dans ma main gauche pour ajouter du valium ; « met tout ça directement dans la perfusion » lui dit son collègue.
Dans la salle de soins, c’est un cirque bien sympathique : un homme entre et vient saluer l’infirmier. Embrassades, demande de nouvelles de la famille… Tout va bien. Une sœur du toubib va bientôt se marier. Les amis se reverront bientôt. Une femme suit avec un enfant qu’elle porte et demande qu’on s’en occupe rapidement. L’infirmier attrape un thermomètre et vise le gamin. « Il n’a rien, tu peux aller t’asseoir, j’arrive ». D’autres personnes entrent et sortent. Sans raison apparente. Dans le fond de la salle de soin, un jeune infirmier à la coupe new-wave fait des selfies avec un patient. On rigole. Le médecin jongle avec les patients qui défilent et donne ses instructions à la volée. C’est un cirque magnifique. La présence d’un journaliste franco-arabe attire le regard et une réelle bienveillance. On vient me visiter.

Dans le hall d’entrée le cirque est différent. Des cris fusent tout à coup, une dispute éclate entre deux hommes. Et une bagarre commence. Les belligérants sont évacués par les personnels hospitaliers ainsi que par une partie du public qui donne un coup de main. Non mais, ça va oui ?
Un jeune homme arrive en salle de soin, porté par 4 autres hommes. Il tremble de tout son corps. Multiples fractures semble-t-il. Des larmes coulent de ses joues creuses et velues. Une médecin arrive en blouse et pantalon : « arrête de pleurer, l’anesthésie arrive » le dispute-t-elle. Elle donne sa consigne et sort ; le type est retourné sur le coté gauche et l’infirmer lui pique le cul. Cris.
Rires, chutes et embrassades
Ma perfusion se termine. Le docteur vient me voir et m’informe que je vais « très très bien ». On me lève, on me félicite, et on me remet un papier sur lequel les soins administrés sont chronologiquement reportés. On se salue bien chaleureusement et on quitte la salle de soin.
Dans le hall d’entrée, on attend qu’une voiture vienne nous chercher. La foule n’est pas moins dense. Des militaires attendent qu’on leur rendent un collègue. Les familles discutent sur les bancs. Le va-et-vient est continue. Un officier entre et demande untel. « Là haut » répond un type à l’accueil. Et l’officier d’interpeller bruyamment la personne recherchée. Qui ne veut pas descendre. L’officier hurle et, voyant que l’ordre n’est pas efficace, monte avec un autre militaire chercher violemment le civil en question. Qui résiste. C’est une cavalcade violente dans l’escalier avant que le personnel médical prête main forte à l’officier et enferme le récalcitrant dans un bureau contigu.
Une famille sort avec une poussette qui tombe avec un gosse de 4 ans. Badaboum, les gens relèvent le tout et on rigole un bon coup. La tendresse est partout. On discute avec nos voisins. « Si vous voulez aller dans le sud, je peux vous conseiller quelqu’un ». On échange nos numéros et on se salue bien bas. On s’embrasserait presque.
Petit lexique pour bien comprendre…
Haouzeh : Université Chiite
Marjaas : Les marjaas sont l’équivalent des cardinaux catholiques dans la hiérarchie chiite. Ils sont réunis au sein de la « marjayeh , l’autorité suprême des chiites dans le monde, qui est installée à Najaf.
Mujtahid : Le mujtahid ou moujtahid est l’équivalent chiite des évêques catholiques. Il est la personne habilitée à délivrer un effort de réflexion personnelle sur un point de droit dans l’islam.
Qom : Ville iranienne qui abrite le tombeau de Fatima Masumeh, fille de Moussa al Kadhem, VIIème Imam des chiites. Qom abrite le principal centre d’enseignement du chiisme dans le monde aujourd’hui.